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Lecture analytique n°2

Proposition d’analyse du texte 2 : « Heureux qui, comme Ulysse » de Joachim du Bellay

Du Bellay (1522-1560) est un écrivain important du XVIe siècle, tant par son œuvre poétique principalement composée de sonnets, que par sa contribution théorique Défense et illustration de la langue française permettant d’unifier les thèses du groupe de la Pléiade. Son existence, perturbée par de graves problèmes personnels, semble trouver un tournant positif lorsqu’il a l’occasion de faire un séjour à Rome, alors capitale de l’Humanisme européen. Malheureusement, cette étape de sa vie est également un échec, comme l’indique le titre de son recueil Les Regrets. Le poème que nous allons étudier porte le numéro XXXI.


Comment ce poème du XVIème siècle se met-il au service de l’humanisme de la Renaissance?

 

  • I- L’humaniste présente dans son sonnet une double expérience du voyage

A. Il connait d’abord le voyage par les livres. Ses références essentiellement tirées d’une culture littéraire apparaissent dès les deux premiers vers : celle à Ulysse est explicite alors que Jason est désigné par une périphrase « cestuy-là qui conquit la toison » (2), mais le lecteur humaniste identifie immédiatement ce héros de l’antiquité. Ainsi les deux personnages cités puisent aux sources de cette culture et la répétition de « comme » (2) renforce l’idée qu’ils servent de modèles. Ils sont, de plus associés à du vocabulaire mélioratif : « beau » (1) valorise l’aspect esthétique, « conquit » et « usage » (2-3) insistent sur l’expérience née de l’action et « raison » (3) sur le bénéfice intellectuel. Ces qualités contribuent à former un homme complet selon le modèle de la Renaissance, un individu capable d’être « Heureux » (1), c'est-à-dire, tout à la fois, d’avoir de la chance et de connaître la félicité.


B. Mais Du Bellay est aussi un humaniste confronté à la réalité du voyage. A partir de la deuxième strophe du sonnet, apparaît le pronom « je » (5) : l’expérience devient autobiographique. Le voyage fait référence à deux lieux : d’une part, « mon petit village » (5) qui est une périphrase explicitée par « Liré » (13) où est né le poète; d’autre part, Rome présentée par l’adjectif  « romains » (10) et par deux précisions géographiques réunies à la rime : « Tibre latin » et « mont Palatin » (12-13). Cette destination est clairement celle d’un humaniste intéressé par la géographie des lieux, leur histoire et leur architecture : « palais, marbre » (12-13). Pourtant, dès la 2e strophe, l’auteur montre son insatisfaction à travers les phrases interrogatives, les répétitions obsessionnelles « reverrai-je » (5-7) et l’interjection au ton tragique, « hélas » (5). Le voyage à Rome se change en une sorte de tragédie personnelle.

    Ainsi, le voyage, dans ce poème, est-il associé à un conflit intérieur.

 


  • II- L’humaniste compose alors un poème soulignant ses contradictions

A. Du Bellay fonde sa réflexion sur la question : qu’est-ce qu’un « beau voyage » ? Des réponses semblent fournies dès la 1e strophe du sonnet. Le passage du verbe « a fait » à l’expression «  et puis est retourné » souligne la condition essentielle de la réussite du voyage: le retour.  Celui-ci est magnifié par l’exclamation et par le dernier alexandrin de la strophe qui accentue quatre termes essentiels : « Vivre, parents, reste, âge » (4), le dernier rimant significativement avec « beau voyage » (1). La valorisation des origines de l’auteur est complétée dans le reste du poème par des allusions multiples : « mon petit village » (5), « ma pauvre maison » (7), « le séjour qu’ont bâti mes aïeux » (9). Les adjectifs utilisés dans les deux premiers exemples montrent la modestie du bonheur auquel aspire le voyageur, et pourtant ce retour aux racines paraît essentiel.


B. Le poète oppose ce bonheur personnel à son séjour à Rome, ville qui était pourtant perçue comme le berceau de l’Humanisme de la Renaissance. Les deux tercets du sonnet soulignent systématiquement la contradiction entre la vision méliorative des origines de Du Bellay et la critique de Rome. Ils se fondent grammaticalement sur une comparaison d’inégalité dont le modèle est : « Plus me plait (…) Que.. » (9-10) reprise en de multiples variations plus ou moins elliptiques ramenées ensuite à la mesure d’un seul alexandrin : « Plus que (…) me plaît » (11), « Plus (…) que » (12 et 13), « Et plus que… » (14). Le dernier vers exprime la conclusion grâce à la conjonction « Et », et il parvient même à retourner l’ordre des éléments pour terminer sur une note positive « douceur angevine ». Les rimes des deux tercets renforcent le jeu d’opposition entre Rome et les racines de l’auteur : la rime suivie (9-10) expose la contradiction alors que les rimes embrassées enferment la dureté des lieux romains dans les délices attachées au pays natal. La « douceur » (14) de celui-ci est rendue plus poétique par l’utilisation d’une rime féminine : « fine/angevine » (11-14).

Et, dernière contradiction assumée par l’écrivain humaniste : c’est paradoxalement le sonnet, poème lyrique importé d’Italie par les poètes français de la Renaissance pour exprimer leurs sentiments, qui est employé par Du Bellay pour dénigrer Rome…

 

A notre époque, nous sommes restés sensibles à cette poésie de la Renaissance car le regard nostalgique de Du Bellay nous émeut encore. Pourtant, l’ambition du poète humaniste était plus élevée : il souhaitait sans doute exprimer, à partir d’une expérience personnelle transfigurée en œuvre poétique, les contradictions entre son idéal humaniste et une réalité douloureusement vécue.

 

Plus me plaît le séjour qu'ont bâti mes aïeux,
Que des palais romains le front audacieux,
Plus que le marbre dur me plaît l'ardoise fine :

Plus mon Loir gaulois, que le Tibre latin,
Plus mon petit Liré, que le mont Palatin,
Et plus que l'air marin la douceur angevine.

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d'usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !

Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m'est une province, et beaucoup davantage ?

 



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Auteur de ce document: M. Serge Bounhik

 

 

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