> lettres
Doublants EAF Tle
Accueil
Webradio
Approches du handicap
Lecture
Ecriture
Oral
Langues anciennes
Nouveau collège
Doublants EAF Tle
HIDA
LettresDoublants EAF TleSéries généralesL'Etranger > Lecture analytique 1

Lecture analytique n°1

Etude d’une œuvre intégrale- Le personnage de roman du XVIIème à nos jours- L’étranger-

Lecture analytique n° 1 – L’incipit- du début (p.9) à  « -sans compter l’effort pour aller à l’autobus, prendre des tickets et faire deux heures de route » (p13).

La lecture du début de ce premier roman de Camus publié en 1942  surprend et séduit  le lecteur par son étrangeté. Nous verrons donc en quoi ce début bizarre est très réussi.

 

  • I- Un effet de proximité avec le personnage.

a- Le choix de la première personne est bien sûr déterminant et n’est pas très original. Bien des romanciers l’ont pratiqué déjà pour instaurer une complicité avec le lecteur, faciliter l’identification au personnage.

 

b- Une narration ancrée sur le moment d’énonciation : en clair Camus fait en sorte de faire entendre la voix de Meursault s’adressant directement à nous au fur et à mesure de l’histoire.
La première phrase, une des plus célèbres premières phrases de roman , est éloquente : « Aujourd’hui, maman est morte. » Aujourd’hui nous plonge dans l’actualité de la conscience de Meursault, contrairement au « Ce jour-là » des romans ordinaires.
Le système des temps employé par Camus ancre ainsi l’histoire dans le présent immédiat : « Cela ne veut rien dire ». Comme lorsque l’on parle les actions passées sont évoquées au passé composé (et non au passé simple) : « J’ai reçu un télé gramme de l’asile »- « J’ai demandé deux jours de congé(…) ».
De même Camus fait employer le futur de l’indicatif à son personnage quand il évoque ses projets, confirmant par là que le repère temporel de l’histoire est bien « aujourd’hui » : « Je prendrai l’autobus à deux heures et j’arriverai dans l’après midi. »

 


c- Des phrases généralement courtes confèrent en outre une grande fluidité à la lecture et donnent l’impression que Meursault se confie à nous oralement. « Mais il n’avait pas l’air content. »- « Il n’a pas répondu »- etc.
 En résumé : indicateurs spatio-temporels (aujourd’hui)- temps : présent immédiat- passé composé- futur-  personne choisie  (je) , et syntaxe ,  plongent le lecteur dans le présent du personnage, nous donnant l’impression qu’il nous parle maintenant.

 


  • II- Une information donnée en pointillé.

 

Camus évite la lourdeur  des incipits « classiques » où l’information est donnée par des passages en point de vue omniscients. Ici, l’information est donnée en creux au détour des réflexions du narrateur.
Où ? On  suppose ainsi qu’il habite Alger quand il précise : « L’asile de vieillards est à Marengo, à quatre vingt kilomètres d’Alger»
Quand ? Le choix du moyen de transport : « J’ai pris l’autobus à deux heures », nous place dans l’époque contemporaine de l’auteur.
Qui ? Le narrateur évoque son « patron », ce qui nous amène à penser qu’il est salarié. Les paroles du directeur de l’asile (maison de retraite) le confirment : « Vos salaires sont modestes ».
Nous pouvons également penser qu’il est assez jeune puisque le vieil homme l’appelle « mon cher enfant ». Le nom de la mère nous indique enfin son identité : « Madame Meursault est entrée ici il y a trois ans. »

En résumé, un petit employé d’Alger (L’Algérie est à l’époque française), apprend le décès de sa mère et se rend à son enterrement en bus. Il s’appelle Meursault (meurt sot ?) et on ne connaît même pas son prénom. Cette information lacunaire ne peut que nous intriguer, d’autant que par ailleurs le personnage a des remarques un peu bizarres.

 

 

  • III- Les remarques décalées du narrateur.

 

a. Beaucoup de précisions qui semblent dérisoires vu la situation :
Le narrateur n’évoque pas sa mère ni  son chagrin. En revanche il est préoccupé par des questions pratiques et de détail  : Le télégramme  et l’ information qu’il donne  quant à la date réelle du décès  : «Mère décédée. Enterrements demain. Sentiments distingués. Cela ne veut rien dire .C’était peut-être hier. »  Ou les questions de transport : « Je prendrai l’autobus à deux heures»- « J’ai demandé deux jours de congé » - « L’asile est à deux km. J’ai fait le chemin à pied. ».


b. Les repères moraux semblent déplacés : « J’ai demandé deux jours de congé à mon patron et il ne pouvait pas me les refuser avec une excuse pareille. Mais il n’avait pas l’air content. Je lui ai même  dit : « ce n’est pas ma faute ». »
Le terme  «  excuse » est très surprenant dans ce contexte où le décès est le légitime motif de l’absence. Cela laisse supposer que Meursault a l’impression de profiter de la mort de sa mère pour ne pas aller travailler, ce que la défense qu’il produit  ensuite semble  confirmer.(« ce n’est pas ma faute. »)

De même il fait une étrange remarque p.10 pour évoquer l’enterrement terminé : « …ce sera une affaire classée ».

Meursault semble se penser coupable mais pas de ce qu’on pourrait attendre : quand le vieux directeur  lui rappelle que sa mère est là depuis trois ans  il déclare : « J’ai cru qu’il me reprochait quelque chose et j’ai commencé à lui expliquer ». Mais plus loin, alors que le directeur a admis son manque de moyens, il avoue naïvement n’être pas allé souvent voir sa mère pour des raisons très égoïstes : « ...parce que cela me prenait mon dimanche- sans compter l’effort pour aller à l’autobus (..) »
Ce ne sont pas des raisons financières mais bien des raisons physiques, la peine de prendre le bus et de faire deux heures de route, qui lui ont fait négliger sa mère.
D’ailleurs les impressions physiques sont importantes dans ce texte alors qu’il n’y a jamais d’expression de chagrin.


c. L’importance des impressions physiques.
 « Il faisait très chaud »- «  J’étais un peu étourdi parce qu’il a fallu que je monte chez Emmanuel… »- « …cette course, c’est à cause de cela sans doute, ajouté aux cahots, à l’odeur d’essence, à la réverbération de la route et du ciel, que je me suis assoupi. J’ai dormi pendant presque tout le trajet. »
La chaleur semble anesthésier tout chagrin. C’est le corps qui parle surtout chez Meursault.

d. Des difficultés relationnelles ?
Les règles élémentaires de la courtoisie semblent le gêner. Avec le militaire par exemple, il abrège la conversation : « J’ai dit oui pour n’avoir plus à parler ». On ressent la même gêne avec le directeur : « Puis il m’a serré la main qu’il a gardée si longtemps que je ne savais trop comment la retirer. » En fait Meursault fuit les situations où il devrait avoir à exprimer des sentiments.

Tous ces éléments qui soulignent l’étrangeté du personnage interpellent le lecteur.

 

Conclusion : Un début réussi qui nous plonge dans l’histoire en nous plaçant au plus près du personnage, tout en nous informant et surtout en nous intriguant beaucoup. Que va faire un tel personnage ? L’absence de repères moraux fait un peu songer au début de Bel ami bousculant la foule parisienne.

 

Télécharger ce cours au format pdf

 

Auteur de ce document: M. Jean-Luc Riffault

 

 

Vers le haut

MEN
accédez à  votre espace