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Lecture analytique n°3

Proposition d’analyse du texte 3 : la fin des  Les Âmes du purgatoire, de Prosper Mérimée (1834)


    Prosper Mérimée (1803-1870) mène une brillante carrière officielle, contribuant activement à la préservation du patrimoine culturel français durant le Second Empire. Il est aussi un célèbre auteur de nouvelles, écrivant des œuvres tournées vers le fantastique comme La Vénus d’Ille et d’autres marquées par un réalisme teinté d’exotisme comme Carmen. Les Âmes du purgatoire est une longue nouvelle correspondant plutôt à cette seconde veine : son narrateur, refusant de reprendre le modèle du Don Juan ayant inspiré Tirso de Molina, Molière et Mozart, s’intéresse à Don Juan de Maraña. Ce dernier, après avoir mené une vie de violence et de débauche, s’est finalement retiré dans un couvent pour expier ses fautes et y finir sa vie.

Comment la fin de Dom Juan contribue-t-elle à l’élaboration de son mythe ?

1.    C’est le récit d’une fin de vie exemplaire

A) Le narrateur oriente le récit dans cette direction : il apparaît au début de l’extrait sous la forme du « je » (1), mais ce n’est pas un personnage de l’action. Au début du livre, il s’est présenté comme une sorte de biographe, reconstituant la vie de Don Juan. Malgré sa présence très limitée, on comprend qu’il opère des choix narratifs stricts, marqués par le refus insistant du sentimentalisme romantique, comme l’indique la répétition : « ni ses remords ni son repentir » (1).
Arrivé à la fin de son récit, ce narrateur laisse les indices d’un bilan fondé sur le rappel de péripéties essentielles du livre : ligne 3, il fait allusion au dernier épisode romanesque du duel avec le frère de Dona Theresa ; lignes 8 et 9, il évoque la jeunesse dissolue du héros, à l’origine de son mythe ; ligne 15, l’expression « un récit et un éloge de sa conversion » correspond non seulement à ce qui est gravé sur le monument, mais aussi au double projet du narrateur, dans une sorte de mise en abyme : raconter et valoriser la purification du héros. 


B) La fin du texte insiste sur cette notion d’exemplarité : celle-ci est clairement reliée à la « pénitence ». Ce mot, répété lignes 2 et 8, désigne une peine imposée au croyant pour qu’il expie ses péchés. Don Juan l’accepte manifestement comme le prouvent les extraits suivants : « Le supérieur lui imposa » (2) et « l’abbé lui avait ordonné » (5). La rigueur de cette pénitence acceptée est amplifiée par des précisions temporelles « chaque matin » (5) ou « dix années » (7), mais surtout par des humiliations concrètes comme « un soufflet » (5), l’effacement du nom de Don Juan remplacé par celui de Frère Ambroise, la soumission physique et morale à des gens du peuple comme le cuisinier (7) ou à des anonymes car « chacun le foula(it) aux pieds » (10-11).
Mais Don Juan souhaite aller plus loin que la pénitence imposée par le pouvoir religieux en assumant lui-même les humiliations qu’il subit. Il a l’initiative d’une surenchère de châtiments quant il veut « tendre l’autre joue, en remerciant le cuisinier de l’humilier ainsi» (6-7) : sur le modèle de Jésus, il se propose de doubler sa peine, et il pousse cela jusqu’au paradoxe dans le rapprochement « remerciant/humilier ». La fin de sa vie contribue donc à effacer les actions immorales consignées dans l’ensemble de la nouvelle et elle devient un accomplissement exemplaire, ce que souligne la comparaison : « il mourut vénéré comme un saint » (8-9).
    Il s’agit ainsi pour cette dernière page de renverser totalement l’image de Don Juan.


2.    La fin de la nouvelle propose une réécriture du mythe de Don Juan au-delà de sa mort

A) Cette réécriture bouscule les images habituellement associées au personnage. La répétition de la conjonction « mais » (12 et 15) montre qu’au moment de sa mort, même les vœux de Don Juan ne sont plus respectés car ils portent encore une trace de son orgueil: ce passage correspond à une vraie dépossession de son autonomie et même de sa personne. Ainsi, Don Juan mort est systématiquement associé à un lieu religieux  comme le montrent les citations suivantes : « il fut enseveli auprès du maître autel » (13), « son hôpital »(15), « la chapelle où il est enterré »(16). Et par le biais de sa « conversion » (15), le « pire homme » (11-12) est maintenant métamorphosé car relié à des vertus chrétiennes explicites comme l’« humilité » (13) ou la « Charité » (19), un mot qui clôt cet extrait, mais aussi l’ensemble du livre.

 

B) La réécriture cherche finalement à faire oublier l’homme qu’a été Don Juan. On voit cette disparition à travers celle de son corps. Ceci est marqué de façon insistante par les précisions suivantes : « on l’enterrât » (10), « il fut enseveli » (13), « la pierre qui couvre sa dépouille » (14), « il est enterré » (16). Cette disparition est d’autant plus radicale que ce n’est plus Don Juan qui est l’objet de l’attention publique mais les symboles de sa métamorphose chrétienne derrière lesquels il s’efface : « Son hôpital, et surtout la chapelle où il est enterré, sont visités » (15-16), et ce sont des peintures religieuses « qu’on admire maintenant » (18). Ainsi, cette disparition du personnage  semble associée à l’importance attachée aux œuvres d’art dans les dernières lignes : cela suggère que lorsque Don Juan s’efface en tant qu’individu, il devient un objet artistique que le narrateur modèle à son gré pour construire sa propre version du mythe.


    Placée en  fin de cette nouvelle, la mort de Don Juan constitue une fin logique de la tentative menée par le narrateur pour reconstituer fidèlement le parcours de son personnage. Pourtant, l’objectif le plus important consiste à utiliser la métamorphose ultime de celui-ci afin de faire disparaître les éléments d’une vie condamnable au profit d’images qui doivent rester fixées dans l’esprit du lecteur au moment où il referme le livre : par cette réécriture, Don Juan est devenu tout à la fois un symbole chrétien et une œuvre d’art.

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Auteur de ce document: M. Serge Bouhnik

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