> lettres
Doublants EAF Tle
Accueil
Webradio
Approches du handicap
Lecture
Ecriture
Oral
Langues anciennes
Nouveau collège
Doublants EAF Tle
HIDA
LettresDoublants EAF TleSéries généralesRhinocéros > Lecture analytique 2

Lecture analytique n°2

Lecture analytique 2 : «L’homme, ne prononcez plus ce mot !» Acte  II, Tableau  II,  de  «BÉRENGER  :  Laissez-moi appeler  le  médecin, tout  de  même, je  vous en  prie.»  à  «BÉRENGER  : Vous,  si pudique dʼhabitude !» (p. 187 à 193, Ed. Gallimard, Coll. «Folio théâtre»).


Problématique : Comment la métamorphose de Jean parvient-elle à dénoncer les pensées totalitaires ?


I) Un moment de tension


1)  Le dérèglement de la conversation :
- Une situation conventionnelle : Bérenger se rend chez Jean pour se réconcilier avec lui : ils viennent de se disputer au sujet des rhinocéros d’Asie et d’Afrique. On attend donc une scène de réconciliation et de pardon réciproque ==> Or, la scène est constituée d’une surprise de taille.
-  Ainsi, on note dès le début une discordance entre le ton mondain (" je vous en prie ", " mon cher Jean ") de Bérenger, ses appels répétés à la réflexion (" penser ", " comprendre ", " savoir ", " réfléchir "), et la véhémence de Jean, qui impose ses idées avec autoritarisme.
- Le noyau de la scène est donc cette  lutte entre deux langages, celui de Jean tentant d’écraser celui de Bérenger, le seul personnage  encore confiant dans les forces persuasives de la parole. Dès le début, Jean semble le plus fort car c’est lui qui occupe l’espace alors que Bérenger est assis dans un fauteuil et parle sans bouger. Au théâtre, celui qui occupe l’espace a le pouvoir.


2)  L’affrontement verbal :
- Ponctuation forte.
- Raccourcissement des répliques. On constate des interruptions répétées dans les prises de paroles : stichomythies.
- Succession de verbes à l’impératif qui traduisent une tension entre les personnages, la volonté de prendre un avantage sur l’autre.
- Les personnages  font «rebondir» la  conversation  sur  des  antonymes  :  l’invitation  à  "  bâtir  "  de  Bérenger  est  effacée  par  l’appel à  la démolition de Jean.
- Au  fur  et à  mesure, les protagonistes ont  de  plus en plus  de  mal  à  s’entendre  car  la  communication  est  parasitée  par  les barrissements tonitruants de Jean.
- On risque donc le malentendu absolu, d’autant plus que la logique des enchaînements est mise à mal : la conversation, en apparence, et du point de vue des personnages (et non pas du nôtre...) semble a priori passer «du coq à l’âne».


II) De la farce à l’horreur


1)  La métamorphose :
- Ce passage pose un évident problème de mise en scène : comment montrer la métamorphose de Jean ? En 1960, Jean-Louis Barrault utilisa pleinement les allers-retours de Jean vers sa  salle de bains : l’acteur s’y maquillait progressivement et devenait donc de plus en plus vert !
Paradoxe : le lieu qui symbolise la civilisation est, pour Jean, celui du retour au monstrueux.
- Une lecture précise des didascalies permet de repérer les différents aspects de la transformation. Elle touche  l’apparence physique : champ lexical de la maladie. Donc champ lexical dépréciatif.
- Elle touche enfin les déplacements : Jean subit un dérèglement général de ses caractéristiques humaines ==> Il devient inhumain, au propre comme au figuré.


2)  Un malaise croissant :
- Mais la métamorphose touche, plus précisément, la faculté de parole. Or, le langage différencie entre l’homme et l’animal.
- Ainsi, le langage est lui-aussi atteint : on remarque des jeux de mots et de mots à double entente : l’évocation de la " loi de la jungle ", les craintes  de  Bérenger  (" Perdez-vous  la  tête ?   "), les mots à double  entente  de  Jean (" J’aime  les changements ")  attirent  l’attention du public qui prend conscience de l’ampleur des dégâts : les mots aussi sont touchés par le «rhinocérisme» !


III) Le «rhinocérisme»


1)  Le renversement des valeurs :
- Les valeurs humaines sont toutes renversées au profit de valeurs qu’illustre  parfaitement le rhinocéros : dureté, puissance, agressivité, et couleur  proche  de  celle  des  uniformes  militaires  (Jean-Louis  Barrault  avait  d’ailleurs  choisi, avec  ses  comédiens, de  faire  porter  des vêtements «vert-de-gris» aux personnages ==> référence à l’uniforme de la Wehrmacht. ?).
- Ce  qui prime, c’est  l’instinct  : on note  la  répétition de  "  plaisir  "  dans  la  bouche  de  Jean et dans les premières  répliques. Le  règne  de l’instinct se concrétise sur scène par la furie croissante du personnage, qui tourne comme un lion en cage.
- Le combat de la nature contre  la  morale pour établir la loi du plus fort ; la  lutte de l’animal contre l’homme (" L’humanisme est périmée " s’exclame Jean) pour assurer la victoire de la brute.


2)  La rhétorique totalitaire :
Les valeurs prônées par les rhinocéros sont totalitaires dans leur essence et dans leur formulation :
- Jean parle par clichés (" elle est belle la morale !  "), slogans (" Il faut [...]  ").
- Il  ne  recule  pas non  plus devant des périphrases  qui visent  à  dissimuler  la  brutalité  de  ses aspirations ("  l’intégrité  primordiale  ", "  les fondements de notre vie " : autant de formules pour évoquer l’état de bestialité) ==> Or, rien ne  nous indique que  ces paroles sont le fruit d’une réflexion : ils sont plutôt le fruit d’un automatisme.
- Bérenger, hésitant et réfléchi, n’a pas ici la  force  nécessaire  pour  lutter contre un tel langage  : on sait qu’il ne  deviendra  pas rhinocéros, mais il connaît la défaite qu’ont pu connaître  les hommes qui se sont opposés à la montée des totalitarismes et qui n’y sont pas parvenus.
Donc aspect tragique de la pièce. Bérenger réfléchit, mais pas suffisamment pour calmer Jean : il défend ses idées de manière viscérale, et non pas totalement rationnelle.


Conclusion de la lecture analytique 2 :


- Cette  scène  recèle  une  grande  tension  entre  les  personnages  de  Jean et de  Bérenger  : leur  conversation  se  dérègle, et laisse  place  à  un véritable  affrontement  verbal.  Or,  à  ce  combat  de  mots  se  juxtapose  une  vision  horrifique  :  celle  de  Jean  qui  se  métamorphose  en rhinocéros, et qui va accentuer le malaise régnant sur scène. Mais ce texte ne peut se  réduire à de simples émotions : la métamorphose  de Jean permet  à  l’auteur/au  metteur  de  scène  de  dénoncer  le  renversement des valeurs humanistes, et de  dénoncer  la  montée  des pensées totalitaires.


- Il est possible de comparer cette scène à  la scène d’exposition du même  Rhinocéros (voir séquence  II, lecture analytique  n°1), qui laissait entrevoir l’opposition entre les deux protagonistes, ainsi que la possible transformation de Jean.

 

Télécharger ce document au format pdf

 

Auteur de ce document: M. Clément Bigot

Vers le haut

MEN
accédez à  votre espace