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Lecture analytique n°3

Lecture analytique 3 : «Je ne capitule pas !» Acte III, de «Je ne suis pas beau, je ne suis pas beau.» à «Je ne capitule pas !» (p. 278-279, Ed. Gallimard, Coll. «Folio théâtre»).

Problématique : Comment Bérenger réussit-il à dépasser la tentation du grégarisme pour se révolter contre la fatalité ?


I) Une situation insolite


1)  L’inversion des valeurs :
- Le règne des rhinocéros a commencé, ils envahissent la scène, Bérenger perd ses repères et confond les valeurs :
- Lexique  laudatif  appliqué aux rhinocéros qui sont ainsi humanisés : ils sont « beaux », « leur couleur  est « magnifique » «   leur chant ont du charme ».
- Par comparaison, Bérenger fait de lui un autoportrait péjoratif : « laid », le front « plat », les traits « tombants », le corps « trop blanc ».
- La frontière entre l’homme et l’animal n’est plus nette, le rhinocéros « chante » et l’humain Bérenger « hurle ».


2)  La tentation de la métamorphose :
- Cet éloge du rhinocéros entraîne chez Bérenger la tentation du grégarisme pour se conformer au modèle dominant :
- Il se sent étranger à lui-même : « je ne peux plus me voir », « malheur à celui qui veut conserver son originalité ! ». Il se désigne comme un « monstre », et possède un sentiment de honte : « j’ai eu tort », « j’aurais dû », « j’ai trop honte ».
- Tentation obsédante perceptible  au travers  de l’expression  « il m’en faudrait »  et de  la  quadruple  répétition de  « je  voudrais ». De  plus, utilisation du futur qui projette un fantasme : « je n’aurai », « je pourrai », « ça viendra ».
- Cependant, l’utilisation du présent permet  d’établir  le  constat de  son état immuable  : « j’ai  mauvaise  conscience », « je  ne  peux  pas ».
Bérenger doit accepter, presque malgré lui, le fait d’être «le dernier homme».

 


II) Le monologue au service de la psychologie du personnage


1)  L’émotion au coeur du monologue :
- Bérenger  passe  par  plusieurs étapes avant de dépasser  l’absurde : le  rejet des rhinocéros, puis la  volonté de  s’assimiler  à eux, et enfin la révolte définitive.
- Agitation extrême : exclamations et interjections, les adverbes exclamatifs sont répétés : « que… ! » « comme… ! ».
- Les phrases sont courtes, et la ponctuation est forte  (on remarquera  la forte  présence  des points d’exclamation). Ce  monologue n’est pas construit, la résistance de Bérenger n’est guère réfléchie : le monologue est ici le signe d’une émotion dominante.


2)  La colère et la panique dans le jeu de scène :
- Les didascalies transcrivent la colère et la panique de Bérenger :« colère » « fureur » + « tout en criant » panique croissante.
- Accumulation des verbes de  mouvement : Bérenger occupe  tout l’espace scénique : « il va fermer », « il tourne », « il enlève, défait », « il décroche  », il «  jette  ». Ces gestes  révèlent  sa  confusion, car  on  y  retrouve  les  mêmes contradictions  que  dans  son  discours  (ainsi, on apprend avant l’extrait analysé qu’il ferme « soigneusement » porte et fenêtre pour s’isoler, mais écoute attentivement les barrissements).


III) La solitude tragique de Bérenger


1)  Le destin en marche, un temps suspendu :
Les indicateurs temporels soulignent la marche du destin :
- Adverbes de temps : « maintenant» (répété deux fois) « jamais » (répété trois fois) « trop tard ». Tout ceci exprime l’urgence de la situation.
- Le futur reste hypothétique, ou est nié : « ça viendra peut-être », « vous ne m’aurez pas », « je ne deviendrai jamais rhinocéros ».
- Les présents figent le personnage dans un état qu’il rejette ou déplore : « je suis seul », « je suis laid », « je reste ce que je suis ».


2)  La solitude de Bérenger :
- Solitude de  Bérenger contre tous : on relèvera l'opposition du singulier et du pluriel, et celles entre  «  je  »  et «  eux », puis entre « je » et « tout le monde ».
- Le  discours  théâtral,  qui  joue  par  nature  sur  le  phénomène  de  la  double-énonciation,  confère  au  public  une  place  particulière  et problématique  : le public est-il l'ultime destinataire, le complice de la parole de Bérenger (et de Ionesco), ou est-il considéré, au contraire, par une sorte de manœuvre provocante et déstabilisante du dramaturge cherchant à  faire en sorte qu’il se questionne sur lui-même, comme faisant partie des rhinocéros qui encerclent Bérenger ? En effet, celui-ci n'est pas exactement seul sur scène : il est cerné par les rhinocéros, figurés par les têtes accrochées au mur et dont la présence est accentuée par les barrissements. D'ailleurs, à la fin du monologue, Bérenger semble s'adresser à ces rhinocéros, dans une forme de défi final : « Il se retourne face au mur du fond [...] tout en criant ».


3)  Un dénouement tragique :
- Bérenger  sort de  sa  léthargie  dans  ses derniers mots, et  de  ses  tentations  de  céder  à  la  «rhinocérite». Ce  changement  apparaît  dans  la gestuelle du personnage qui « a un brusque sursaut » et « se tourne face au mur où sont fixées les têtes ».
- De même, le futur et les phrases affirmatives semblent marquer le temps de l'engagement : « je me défendrai », «  je le resterai », «  je suis le dernier homme ».
- La seule phrase négative devient ici expression, non pas de son impuissance, mais d'une position revendiquée (« je ne  capitule pas »), qui annonce le passage à l'action.
- D’ailleurs, le  passage  à l’action est marqué par  : «  ma  carabine, ma carabine », faisant partie d’un lexique guerrier auquel il faut ajouter : « capitule », « je me défendrai ».
- Cependant le dénouement reste ouvert : le monologue ne consacre pas le triomphe de Bérenger et de l'humanité ; l'issue paraît être fatale : « jusqu'au bout  »  (c'est-à-dire  peut-être  jusqu'à  la mort), même  si le  futur  (« je  le  resterai »)  laisse  une  petite  place  à  l'espoir. Malgré  lui, Bérenger dit son sens inné de l'humain et en proclame la dignité.

 


Conclusion de la lecture analytique 3 :


- Ce monologue final montre la  trajectoire insolite de Bérenger qui parvient, après avoir été tenté de rejoindre les rhinocéros, et au prix d’un violent combat intérieur, à demeurer tragiquement seul, mais humain. Paradoxalement, Bérenger  ne réfléchit pas consciemment à son acte de  résistance  :  ce  monologue  met  en  valeur  une  résistance  émotionnelle  et  irréfléchie. Il conclue  la  pièce  de  manière  incomplète, mais constitue toutefois une sorte  de catharsis (libération  des pulsions négatives, ici la  passivité) moderne : le thème  apparemment absurde  de Rhinocéros présente en effet un thème universel : le refus de la soumission passive, l’engagement pour survivre.
- Il est possible  de comparer cette  scène  à  la scène  de la  métamorphose  de  Jean dans le  même  Rhinocéros, qui laisse  entrevoir le  refus du grégarisme chez Bérenger (voir séquence II, lecture analytique n°2), ou à une scène au caractère tragique (voir séquence VII).

 

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Auteur de ce document: M. Clément Bigot

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