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HIDA

Lecture analytique n°3

Extrait de Voyage au bout de la nuit, 1932.

  • Introduction

Dans ce long roman dont le style novateur fut salué à sa sortie par la critique, Céline , (1894-1961) retrace l’histoire,  bien sombre , comme l’indique le titre ,  du début du XXème siècle. Son héros,  Bardamu,  d’abord engagé dans la guerre 14-18, va ensuite connaître l’Afrique coloniale puis l’Amérique du Taylorisme pour finalement échouer en tant que médecin dans une banlieue pauvre, comme l’auteur. Ce dernier  s’égara pendant la seconde guerre mondiale dans un antisémitisme violent qui lui valut d’échapper de peu au peloton d’exécution à la libération.

Après la lecture les élèves ont l’impression que le texte est dégoûtant, choquant. L’étude va s’attacher à démonter les raisons pour lesquelles le lecteur est si touché.

  • 1- Des choix d’écriture particuliers

a-    Le narrateur est le personnage, « Je ».
Le récit est donc fait en point de vue interne. Nous avons le ressenti de Bardamu qui mène une narration au passé-simple et à l’imparfait : « Sa mère m’entrouvrit(…) . Elle chuchotait (…). Le narrateur communique donc au lecteur ses impressions visuelles, auditives et olfactives : « …m’habituer à la pénombre du couloir, à l’odeur des poireaux (…), à sa voix d’étranglée. » l.9.  D’où un effet de proximité et de réel pour le lecteur qui s’intensifie quand le texte passe au passé composé : « Du coup, je lui ai fourni sa plus belle réplique(…) » l.30.


b-    Une syntaxe orale.
Dans une langue écrite très maîtrisée et très soutenue ( voir l’imparfait du subjonctif l.20- « précisassent » - ou le vocabulaire : « limbes » etc.) , l’auteur glisse à dessein des phrases qui imitent la construction des phrases orales :
-Des phrases où l’on redouble le mot important, le sujet ou le C.O.D.
Quelques exemples : l.2 « Elle chuchotait la mère (…) »- l.11 « …nous parvînmes auprès du lit  de la fille, prostrée, la malade … »- l.27 : « …elle s’en foutait elle… »- l.33 « Je m’assis donc et l’écoutait la mère … »
-    Des phrases nominales : l.14 « Des caillots »- l.25 «  Vaches sans train. »-l.36 « Tant pis ».
-    Des exclamations : « Ah ! Malheur de moi ! »


c-    Un vocabulaire familier qui côtoie des mots soutenus : « branlochants »(l.24) , mot inventé par l’auteur sur la racine de branler (bouger) avec l’ajout d’un suffixe péjoratif- « foutait »(l.27)- « merdeux charme » (l.28), où Céline en deux mots fait le grand écart entre vocabulaire familier et vocabulaire soutenu, charme devant être compris dans le sens de sort jeté, d’ensorcellement.
Deux  onomatopées également tirent le texte du côté de l’oral. (l.14-l.39)
Tous ces éléments font que le texte résonne comme une confidence faite au lecteur. Le narrateur semble nous parler. Le style de l’auteur crée une proximité ….

 

  • 2- Un réalisme très cru

a-    Le vocabulaire du médecin : Céline- Bardamu emploie les mots précis qui nous placent sans concession dans le réel : « vagin »- « caillots »- «si le  placenta était expulsé ». « transport immédiat dans un hôpital » : autant de mots ou d ‘expressions qui émanent du professionnel qu’était l’auteur.


b-    Des évocations très sanglantes :
Des images crues et frappantes : « c’était une telle bouillie »(l.13)- La métaphore est reprise par une comparaison s’appuyant sur l’onomatopée « ça faisait glouglou entre ses jambes comme dans le cou coupé du colonel à la guerre ». La gravité de l’hémorragie est soulignée en outre par les sonorités très dures de l’allitération en « k » : « cou coupé du colonel ».
La gravité est reprise plus loin (l..38-40) par les termes « flaque » et « rigole ».
Les sens du lecteur sont convoqués : l’aspect visuel de l’horreur : « Les serviettes entre ses jambes regorgeaient de rouge »- l’aspect sonore : « tac! tac ! ».
La dernière notation de couleur portant sur les « mains de la fille, pâles et bleuâtres… » laissent craindre le pire.

Tous ces éléments amènent le lecteur à imaginer un tableau véritablement affreux, une vraie boucherie.

 

  • 3- Une vision noire du monde et des hommes


a-    L’égoïsme de la mère :
Les paroles du personnage soulignent qu’elle n’est préoccupée que de sa réputation : « Qu’ai-je pu faire au ciel, Docteur , pour avoir une fille pareille ! »(l.4)- « J’en mourrai, Docteur ! qu’elle clamait, j’en mourrai de honte ! ». Le narrateur de son côté ironise : « Je n’essayai point de la dissuader. » . Il la condamne nettement, agacé par cette indignation sur-jouée : « La mère(…) n’entendait qu’elle-même ».
            
b-    La comédie humaine ( l.20-34) :
 Le narrateur a une vision noire du monde et des hommes. Le champ lexical du théâtre dessine une métaphore filée très significative : le père cherche encore « son maintien », avant de se glisser dans la « comédie ». Parlant des hommes, le narrateur expose sa théorie au présent de vérité générale : « Entre temps la pièce n’est pas montée, ils n’en discernent pas encore (…)leur rôle propice » La mère quant à elle a le « rôle capital ». Plus tard le narrateur lui fournit « sa plus belle réplique » et elle pourra continuer ses « sornettes tragiques ».

Ainsi, rien de spontané , de sincère dans tous ces cris poussés par la mère. Mais ce qui est plus grave  c’est que,  pour l’auteur,  l’humanité entière fonctionne ainsi.
 
c – L’impuissance face au mal.
Le narrateur quant à lui est découragé d’avance et insiste sur son inaction : l.15 « Je remis le gros coton et remontai sa couverture simplement »- Plus loin il hasarde un conseil de transport : le verbe souligne bien son peu de conviction. Il se résigne bien vite : l.33 « Je n’avais plus rien à dire ». Il  se contente d’écouter assis… « Tant pis » est le seul constat qu’il peut faire. Il n’ose pas et prend une « voix timide » alors que la jeune fille agonise ! Les dernières phrases du texte soulignent la supériorité du mal, sa victoire inexorable par la répétition de « trop » : « Trop d’humiliation, trop de gêne (…)Le monde est trop lourd pour vous.(…). Mais réagir c’était après tout beaucoup trop pour moi.
 Bardamu est un anti-héros, l’archétype du raté. Mais plus grave il porte en lui une conception très noire de l’humanité qu’il pense fondamentalement vide et fausse. Nous sommes loin de l’humanisme…


  • Conclusion

Un texte qui marque le lecteur. Le style de l’auteur crée un effet de proximité entre le lecteur et le personnage qui semble nous parler. De là nous sommes plus sensibles sans doute à la violence de l’évocation de la patiente qui s’appuie sur des images très sanglantes. Nous sommes également plongés dans une vision noire et désespérante des hommes et du monde , un monde sans héros aux antipodes de l’humanisme.
 

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Auteur de ce document: M. Jean-Luc Riffault

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